GUERNICA




GUERNICA, Pablo Picasso (1937), Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid

LE CONTEXTE HISTORIQUE
Le 18 juillet 1936, la guerre civile éclata en Espagne entre les républicains et les nationalistes. Le gouvernement républicain commanda à Picasso une fresque pour le pavillon espagnol de l'Exposition Internationale de Paris. Peu de temps après, se produisit le terrible bombardement de la petite ville de Guernica au Pays Basque espagnol. Le premier bombardement massif sur une population civile. Les forces aériennes falangistes (fascistes espagnols), italiennes et allemandes, détruisirent entièrement la ville au cours d'un bombardement qui dura trois heures et demie.
Il y eu des centaines de victimes. Picasso fut bouleversé par cet événement et il décida d'exprimer sa colère sur le tableau que l'on venait de lui commander. Il réalisa d'abord 45 dessins et esquisses préparatoires, puis peignit en un moi le célébre Guernica.
Le tableau fut exposé à Paris, puis au Metropolitan Museum de New York et ce n'est qu'en 1981 qu'il pu enfin entrer sur le territoire espagnol.
Guernica aux États-Unis
Macuga s’inspire toujours de l’histoire des lieux où elle expose; ici, elle part de l’exposition militante de Guernica en 1939 à la Whitechapel même lors d’une manifestation pour l’Espagne républicaine, avant que le tableau ne parte à New-York. Whitechapel tentera à nouveau de montrer le tableau en 1952, lors d’une exposition Picasso (laquelle sera annulée de crainte que les communistes ne la ‘récupèrent’, explique le directeur de la galerie, Bryan Robertson, dans une lettre assez pitoyable à l’ambassade américaine, lettre exposée ici) et à nouveau quand le tableau sera rapatrié en Espagne en 1981, une fois la démocratie rétablie, en accord avec les volontés de Picasso (mais la toile est alors trop fragile pour une étape supplémentaire). Mais cette exposition n’est pas seulement l’histoire d’une exposition avortée, c’est aussi un ancrage dans le monde d’aujourd’hui.En effet, en 1955, Nelson Rockefeller commissionne une tapisserie géante reproduisant Guernica et, depuis 1995, cette tapisserie est accrochée à l’ONU devant la salle du Conseil de Sécurité. En 2003, quand Colin Powell présenta ses ‘preuves’ des armes de destruction massives irakiennes, la tapisserie fut recouverte d’un tissu bleu à la demande des Américains : les atrocités de Guernica voilées pour justifier les atrocités de Baghdad, quel beau symbole ! Cette tapisserie est présentée à Whitechapel, les visiteurs s’assoient presque religieusement devant elle, marchent sur le tapis cérémonial bleu qui mène à l’oeuvre, s’en approchent. Derrière eux, une table ronde avec archives et documents. La salle est disponible pour réunions, discussions, événements sociaux et politiques. Il y a aussi ce petit tapis guerrier afghan et un buste de Colin Powell.
 


En effet, ce tableau étant une oeuvre antifranquiste, cela était impossible avant. Il fut d'abord exposé à Madrid, au Cason del Retiro, l'extension du musée du Prado, derrière une vitre et sous la surveillance de la Guardia Civil (la gendarmerie espagnole). Depuis 1992, il est exposé au musée Reine Sofia, simplement protégé par un système d'alarme et par les gardiens du musée. Il y eu une polémique quant à ce énième déplacement, mais on décida finalement qu'il était plus logique qu'il se trouve dans le musée d'art moderne plutôt que dans le musée d'art classique.
Ce tableau est devenu aujourd'hui le symbole de la barbarie humaine. C'est devenu un tableau atemporel qui dénonce d'une manière général toutes les guerres et en particulier les victimes innocentes qu'elles engendrent. On a pu le voir dans des manifestations anti-guerre récentes en France, notamment.


Œuvre réalisée par l'artiste américaine Lena Gieseke

LE TABLEAU
Il impressionne d'abord par ses dimensions : près de 8 mètres de haut sur 3 mètres 50 de large. Picasso a choisi de le peindre en noir et blanc (noir, blanc et gris en réalité), certainement parce qu'il représentait un événement d'actualité et qu'à l'époque elles étaient diffusées en noir et blanc au cinéma et dans les journaux. Mais c'est aussi pour accentuer l'aspect dramatique de son tableau.

Que représente-t-il ?

- des animaux mythiques : le taureau et le cheval. Le taureau tente de protéger la femme. Il symbolise l'Espagne, la république espagnole tentant de protéger les populations civiles, femmes et enfants. Le cheval symbolise le peuple espagnol, terrorisé, martyrisé, mortellement blessé. Le cheval est en effet transpersé par une lance. Sur son corps, on peut voir une multitude de petits traits qui symbolisent les milliers de bombes qui se sont abattues sur le peuple espagnol. Le cheval nous fait inévitablement penser aux quatre cavaliers de l'Apocalypse.

Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse sont mentionnés dans la Bible, dans le sixième chapitre du Livre d'Apocalypse, qui prédit qu'ils chevaucheront pendant la fin du monde.

Les quatre cavaliers sont traditionnellement nommés Guerre, Famine, Pestilence, et Mort. L’Apocalypse n’en nomme pourtant qu'un seul : Mort.

Il n'est donc pas aisé de déterminer la signification symbolique des cavaliers; les interprétations reflètent souvent les craintes contemporaines.

Source : wikipedia

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse, Albrecht Dürer, 1498

Sur cette gravure de Dürer on peut voir des similitudes avec le tableau de Picasso :

- le cheval qui tient une place importante, centrale (notez la ressemblance de la patte avant)
- l'épée (plutôt anachronique en 1937)
- les personnages en bas qui regardent les chevaux (sur le tableau deux personnages regardent en direction du cheval)
- le personnage du bas qui semble se traîner, comme le personnage de droite sur le tableau
- les ailes de l'ange (en haut) qui font penser à la colombe du tableau
- les flammes sur la gauche qui resemblent fortement à la queue du taureau sur le tableau et qui renvoient aux flammes à gauche sur le tableau

S. Tarantino

Quatre cavaliers de l'Apocalypse, Viktor Vasnetsov, 1887
Le premier cavalier représente l'Antéchrist, la conquête.

Le deuxième cavalier représente la guerre, et la couleur de sa monture le sang versé sur le champ de bataille. Il porte une épée qui représente l'affrontement et le combat.

Le troisième cavalier, sur un cheval noir, est appelé Famine. La couleur noire de son cheval représenterait la mort et la famine.

Le quatrième cavalier sur le cheval pâle est nommé Mort. La couleur pâle et verdâtre de ce dernier symbolise la peur, la maladie, la décomposition et la mort.


Là encore, on peut constater des similitudes avec Guernica :

- en haut, l'éclaircie dans le ciel fait penser à l'ampoule en forme d'œil sur le tableau
- les ailes des anges font penser à la colombe
- le cheval du milieu qui regarde derrière lui (justement celui qui symbolise la guerre)
- le soldat tenant une épée en bas, situé au même endroit que le soldat du tableau

- les personnages de droites qui regardent, apeurés, les quatre cavaliers
- la lance du soldat en bas qui semble viser le cheval rouge, celui qui ressemble le plus au cheval de Guernica, transpercé par une lance

S. Tarantino


- l'obscurité de la nuit.

- L'intérieur d'une maison brutalement envahi par la violence.

- l'infanticide comme le plus horrible des crimes, l'innocence assassinée.

- la souffrance maternelle : à gauche une mère hurlant sa douleur tiend dans ses bras le corps inerte de son enfant, à gauche une une femme semble implorer le ciel dans les flammes et au premier plan une troisième femme blessée, se traînant, regarde vers la lumière.

La figure du tableau de Picasso renvoie sans doute à la "mater dolorosa", la femme de douleur.
Le thème de la "mater dolorosa" est récurrent du XIVe au XVIIe siècle dans l'art religieux chrétien et particulièrement dans les pays de catholicité et d'orthodoxie qui font une place éminente à la Vierge. Il traite en effet de la souffrance de Marie à la mort de son fils Jésus supplicié sur la croix.



- l'armée républicaine vaincue, symbolisée par le soldat allongé au premier plan, une main ouverte en signe d'impuissance et l'autre tenant une épée brisée évocant la défaite. De cette main surgit une fleur, qui symbolise l'espoir, la renaissance.

- une femme qui fait irruption dans le tableau, dans la maison, par une fenêtre et qui éclaire la scène avec une lampe, le visage horrifié. Pour moi, elle pourrait évoquer La liberté éclairant le monde, la statue de Bartholdi de 1886 et symboliser le monde qui a découvert cet événement avec horreur (mais ceci n'est qu'une interprétation personnel). Le regard extérieur est également symbolisé par la lampe en forme d'oeil, au plafond.

- une colombe symbole de paix, entre le taureau et le cheval.

- une fleur qui symbolise le renouveau, l'avenir, l'espoir.

« Écris donc ce que tu as vu, ce qui est, et ce qui doit arriver ensuite » (Apocalypse chapitre 1, verset 19).



Cette vidéo tente de recréer la façon dont Picasso à dessiner le tableau

En déformant les personnages, Picasso a voulu représenter la douleur. C'est un peu la technique des dessins animés où les personnages qui se blessent voient leurs membres grossir ou des bosses s'allonger exagéremment. Picasso a tenté de représenter l'invisible douleur, de créer de l'émotion.

Dessin animé de 1935 avec Mickey, au bout de 4 minutes, Dingo se tape sur la main avec une clef et sa main gonfle.
http://www.dailymotion.com/video/x6b7s1_walt-disney-cartoon-mickeys-service

Tous ces commentaires pour analyser et comprendre Guernica, ne sont pas forcémment fondés. Picasso a dit un jour : “Si quelqu'un essaye de commenter mon travail, il commettra une erreur...ce que je prétends c'est que mes travaux soient capables de produire de l'émotion, et rien que de l'émotion”. Cependant, il apparaît clairement que le peintre s'est largement inspiré des représentations des quatre cavaliers de l'Apocalypse, sans doute parce que pour lui le bombardement de la ville de Guernica était une apocalypse (catastrophe qui évoque la fin du monde par son ampleur).

S. Tarantino



Quino



Guernica en version colorisée



Documentaire d'Alain Resnais et Robert Hessens (1950)